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L'affaire Jérôme Kerviel et son lynchage médiatique sans précédent...

20 mars 2008

Entretien avec Jean-Raymond Lemaire

Voici le texte de l'entretien accordé à Paris-Match par Jean-Raymond Memaire, expert judiciaire en informatique près la cour d’appel de Versailles, qui a hébergé Jérôme Kerviel jusqu'à la mise en détention provisoire. Jean-Raymond Lemaire racontait à Paris-Match ces jours passés avec le trader.

Paris Match. Quand avez-vous rencontré Jérôme Kerviel pour la première fois ?
Jean-Raymond Lemaire. Le 25 janvier dernier. Le lendemain de la révélation officielle de l’affaire par tous les médias. J’ai reçu ce matin-là un appel de Me Elisabeth Meyer, que je connais depuis longtemps pour avoir travaillé sur certains dossiers à ses côtés, me demandant si je pouvais le recevoir. J’ai accepté. Et il est arrivé à mon bureau avec son frère Olivier. La première décision que j’ai prise, c’est de l’autoriser à fumer, en demandant la compréhension de mes collaborateurs pour cette entorse à la réglementation.

Paris Match. Comment se passe cette première journée ?
Jean-Raymond Lemaire. Jérôme me raconte son histoire, tout simplement. Première impression : on ne peut pas faire autrement que lui accorder sa confiance. Parce que c’est un garçon qui l’inspire naturellement. Quelqu’un d’attachant, un peu perdu, mais séduisant – pas seulement physiquement. Fragile et costaud à la fois. Au fur et à mesure qu’il avance dans son récit, nous allons travailler ensemble près de quinze heures d’affilée. Il faut reconnaître que son univers professionnel reste un monde compliqué, doté d’un jargon technique incompréhensible pour les profanes. D’où la nécessité de lui faire répéter à trois reprises tous les détails de son activité, pour être certain de bien en comprendre les arcanes. Le soir, j’ai prévenu mon épouse de la situation. Et je lui ai demandé si Jérôme pouvait venir passer la soirée et la nuit chez nous, à Colombes. Elle a accepté, en me demandant si nous faisions désormais “chambre d’hôtes” ! A la fin de cette journée, je me suis forgé une conviction : la banque ne pouvait pas ne pas savoir !

Paris Match. Le lendemain, samedi 26 janvier, Jérôme est convoqué à la brigade financière. Vous le préparez à ce moment difficile ?
Jean-Raymond Lemaire. Bien sûr. Notre objectif consiste à ce qu’il s’y rende tranquillement. Nous souhaitions le protéger de toute anxiété excessive – et de toute attention médiatique intempestive. La veille au soir, nous étions allés dîner dans un restaurant près du siège de ma société, à pied. J’avais contacté l’un de mes fils, qui a à peu près le même âge et une morphologie semblable, pour que Jérôme n’attire pas les regards. Je souhaitais aussi qu’il ait quelqu’un de sa génération avec qui parler, échanger... Mon fils, avec qui il s’est d’ailleurs trouvé un copain commun, trader à New York, lui a aussi apporté des vêtements de rechange, pour deux ou trois jours.

Paris Match. Personne ne l’a reconnu ?
Jean-Raymond Lemaire. Non. Mais je me suis malgré tout demandé, un instant, si le patron du restaurant ne l’avait pas identifié, parce qu’il a passé du temps sur son ordinateur pendant le dîner… En tout cas, nous n’avons pas été dérangés. Pas plus que Jérôme n’a été abordé lors de ses déplacements entre les locaux de son avocate et les miens, souvent, là aussi, à pied. La convocation de la brigade financière est arrivée sur mon fax. Je lui ai à nouveau conseillé d’être didactique, pédagogue même, pour faciliter la compréhension de tous ceux qui allaient l’interroger. Je l’ai aussi prévenu de l’éventualité d’un placement en détention. Nous avons retravaillé ensemble toute la matinée du samedi. Je suis ensuite allé lui chercher des sandwichs, en lui disant qu’on ne savait pas à quelle heure il pourrait manger par la suite…

Paris Match. Pendant ces premiers jours, quelle est votre impression sur ce qu’il ressent ?
Jean-Raymond Lemaire. Je pense qu’il a le sentiment d’avoir fait une grosse bêtise. Il a un peu la tête basse. Au fond, il est ennuyé d’avoir provoqué tout cela. Mais c’est quelqu’un de très timide, de très réservé. A mon avis, il a simplement voulu faire comme tout le monde dans son milieu professionnel. Démontrer qu’il pouvait avoir d’aussi bons résultats que les autres. Selon lui, tout était clair. Il n’avait rien dissimulé. Imaginez une seconde que votre banque vous apprenne que vous êtes à découvert de 20 000 euros sur votre compte courant, sans que vous vous en soyez rendu compte. Puis que votre solde est créditeur de 50 000 euros, là encore, sans que vous en soyez aperçu ! Cela vous paraîtrait-il plausible ? Eh bien, c’est à peu près ce que sa banque déclare aujourd’hui… Jérôme, il faut le redire, n’a rien d’un prodige de l’informatique – et je suis bien placé pour en juger. Sa compétence s’arrêtait à la maîtrise du logiciel Excel.

Paris Match. Vous parle-t-il du gain de 1,4 milliard d’euros qu’il a réalisé pour la Société générale ?
Jean-Raymond Lemaire. Evidemment. Comme il m’a parlé d’une perte de 2,2 milliards en juin 2007… Dans son métier, pour gagner, il faut commencer par perdre. Ils sont construits comme ça, les traders. C’est ce qu’on leur apprend.

Paris Match. Sa garde à vue terminée, Jérôme Kerviel revient-il chez vous?
Jean-Raymond Lemaire. Oui, nous le récupérons le 28 janvier, dans la soirée. C’est un gendarme, formidable, qui a assuré la discrétion de sa sortie. Avec deux de mes collaborateurs, nous avons improvisé un repas dans mes bureaux. Là, nous avons parlé jusque vers 23 heures. Jérôme était soulagé. Les policiers, nous a-t-il confié, l’ont traité avec beaucoup d’égards et de gentillesse. Les magistrats chargés de son dossier également. Et il s’est efforcé, comme convenu, d’être didactique.

Paris Match. Revient-il dormir chez vous?
Jean-Raymond Lemaire. Non. Cette fois, nous nous sommes organisés, avec sa famille – très unie –, pour lui trouver un nouveau point de chute, chez des amis. Le lendemain matin, j’ai parlé à sa mère, qui m’a semblé assez abattue. Du coup, nous avons fait en sorte que Jérôme, manifestement gêné de lui causer tant de soucis, puisse passer du temps avec elle. Elle lui a préparé le déjeuner, qu’elle a partagé avec lui. Puis, de nouveau, séance de travail avec ses avocats. On lui demande d’examiner attentivement les conditions du débouclage de sa position par la Société générale, du 21 au 23 janvier. Il faut rappeler que la position de Jérôme n’est pas perdante le vendredi 18, jour de la “découverte” par la banque. Elle s’est révélée perdante à la suite du débouclage. Ce n’est pas Jérôme Kerviel qui a perdu 4,9 milliards d’euros…

Paris Match. Lit-il les journaux?
Jean-Raymond Lemaire. Oui, on les lui apporte. Je ne sais pas s’il a vu que son employeur l’avait traité de “terroriste”. Il consulte également le moteur de recherche Google. Ce qu’il nous répète, en revanche, c’est : “La banque ment.” Et : “Je ferai face.” A la prison, comme à tout le reste. Nous l’avons d’ailleurs emmené consulter un psychiatre, qui l’a trouvé tout à fait sain d’esprit et en bonne condition psychique. L’attestation a été fournie à la chambre d’accusation.

Paris Match. Avez-vous l’impression que Jérôme Kerviel s’est enrichi personnellement?
Jean-Raymond Lemaire. Pas du tout. Nous lui avons posé trente-six fois la question. Je suis convaincu qu’il n’a rien touché. Il a aujourd’hui 11 000 euros sur son compte bancaire courant ! Son histoire, c’est celle d’un “junior”, isolé au sein d’une véritable caste. Ni la réprimande reçue en 2005 [pour avoir gagné 500 000 euros en prenant une position risquée sur la Bourse de Londres après les attentats], ni le modeste bonus obtenu en 2006 ne l’avaient rendu amer. Hors bonus, son salaire n’a été que de 48 000 euros l’an dernier. Il considère que tout cela fait partie de l’apprentissage de son job. Mais c’est un monde terrible, sans vraies amitiés. Il n’y a pas eu de dérapage. Tout cela s’est fait progressivement, comme dans une spirale gagnante, qui était également une machine infernale. Jérôme travaillait énormément, puisque 95 % de son temps était consacré aux activités correspondant à sa fonction, le reste étant dévolu aux opérations en question. Tout cela sur 8 écrans d’ordinateur et 4 claviers, au rythme des communiqués des agences spécialisées comme Bloomberg ou Reuters.

Paris Match. Où Jérôme a-t-il passé le week-end des 2 et 3 février?
Jean-Raymond Lemaire. Avec nous, dans notre maison de campagne, dans l’Eure. Là, il a enfin dormi. Puis il a retrouvé le même rythme pendant la semaine du 4, en étant également réentendu par les magistrats. Au lendemain de cette audition, alors que la Société générale s’étonne publiquement de ses 1 000 euros mensuels de facture de téléphone portable, je l’ai interrogé à ce sujet. Il m’a assuré que cela n’avait rien à voir avec l’affaire. D’ailleurs, sur son lieu de travail, il est interdit d’utiliser son portable.

Paris Match. S’attendait-il à être incarcéré?
Jean-Raymond Lemaire. Non. Même si nous lui avions dit que cela pouvait se produire. Ce qui ne m’empêche pas de trouver cette décision choquante. Où est la présomption d’innocence dans tout cela ?

Paris Match. Avez-vous évoqué l’avenir?
Jean-Raymond Lemaire. Je lui ai posé la question. Il paraît logique qu’il envisage un autre métier, pourquoi pas dans l’informatique… Il a beaucoup de qualités pour cela, même s’il lui faudra se plier à un nouvel apprentissage. En attendant, Jérôme a toute confiance dans les juges d’instruction.

Posté par SauvezKerviel à 12:31 - Interviews - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    soutien

    je tiens a renouveller tout mon soutien à jerome kerviel tout comme je l'ai fait par mes courriers lors de sa détention.
    bien cordialement

    Posté par llorca-bazin, 25 avril 2008 à 09:26

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